Polarisation entre usagers de la route : des tensions mais aussi des solutions
Polarisation entre usagers de la route : des tensions mais aussi des solutions
13 janvier 2026 · Luc Goffinet
La route est parfois le théâtre de tensions entre usagers. Pour mieux comprendre ce phénomène, une étude récente menée par VIAS se penche sur les causes de la polarisation « affective », en quantifiant les sentiments négatifs entre catégories d’usagers de la route. Les résultats de cette étude révèlent des tensions modérées, mais réelles, et des clivages significatifs. Pour les atténuer, il faudrait davantage de multi-modalité et des compétences sociales (empathie, respect mutuel) à inclure dans l’apprentissage de tous les modes de transport.
Basée sur un échantillon de 2.905 usagers belges, l’étude de l’Institut VIAS a mesuré la polarisation affective entre usagers à l’aide d’un thermomètre des émotions allant de 0 (pas de polarisation) à 10 (polarisation extrême). Le score moyen général de 4,5/10 indique une distance émotionnelle perceptible, sans pour autant atteindre un niveau de conflit extrême. Cependant, cette moyenne cache des disparités importantes entre groupes d’usagers.
Ainsi les trottinettistes et les cyclistes sportifs sont les groupes qui déclenchent le plus de sentiments négatifs sur nos routes, avec des scores de polarisation élevés (respectivement 6,8/10 et 5,6/10). À l’inverse, les piétons et les chauffeurs de bus bénéficient d’une perception bien plus positive, avec des scores inférieurs à 3,5/10.

Les relations entre cyclistes et automobilistes : un climat tendu
Les interactions entre cyclistes et automobilistes illustrent particulièrement bien ces tensions. Les automobilistes perçoivent souvent les cyclistes comme des usagers imprévisibles, voire irrespectueux des règles, tandis que les cyclistes reprochent aux automobilistes leur agressivité et leur manque de considération.
L’étude révèle que les automobilistes jugent les cyclistes sportifs (5,8/10) et les trottinettistes (7/10) comme les usagers les plus problématiques. De leur côté, les cyclistes expriment un grand désamour envers les trottinettistes (6,9/10) et, dans une moindre mesure, les automobilistes (4,2/10).
Ces tensions s’expliquent en partie par des « attributions internes » :
Lorsque les usagers interprètent les comportements des autres comme le résultat de traits de personnalité (par exemple, « ce cycliste est irresponsable ») plutôt que de circonstances externes (comme une « infrastructure inadaptée »), les conflits s’intensifient. Ce mécanisme est particulièrement marqué en milieu urbain, où la densité du trafic et la diversité des modes de déplacement augmentent les risques d’interactions tendues.
Les piétons, entre vulnérabilité et tolérance
Les piétons, bien que souvent perçus comme les usagers les plus vulnérables, ne sont pas épargnés par ces dynamiques. Ils expriment une désapprobation marquée envers les trottinettistes (7/10) et les cyclistes sportifs (5,5/10), accusés de ne pas toujours respecter les règles de priorité, ou de vitesse sur les espaces partagés. Suivent ensuite, presque ex-aequo, les automobilistes, motocyclistes et cyclistes.
De l’autre côté du miroir, les piétons restent globalement le groupe le plus apprécié par les autres usagers, avec des scores de polarisation très bas. Cette apparente contradiction pourrait s’expliquer par « leur statut de victimes potentielles ». Ainsi leur vulnérabilité susciterait, selon VIAS, une « forme de compassion ».
Les trottinettistes, des usagers paradoxalement tolérants
Contrairement aux idées reçues, les trottinettistes sont ceux qui expriment le moins de polarisation envers les autres usagers. Leur jugement est particulièrement indulgent, notamment envers les piétons (2,5/10) et les chauffeurs de bus (3/10). Ce constat surprenant pourrait s’expliquer par le fait que les utilisateurs de trottinettes, souvent jeunes et urbains, sont eux-mêmes habitués à partager l’espace avec une grande diversité d’usagers.
En revanche, les trottinettistes sont les plus critiqués par les autres groupes, ce qui reflète peut-être une méconnaissance de leurs contraintes ou une perception négative liée à leur « méconnaissance supposée des règles de circulation ».
L’influence de la personnalité sur les tensions routières
L’étude de VIAS révèle aussi que la personnalité des usagers joue un rôle clé dans leur degré de tolérance. Les chercheurs se sont appuyés sur le modèle des « Big Five » (ouverture, conscienciosité, extraversion, amabilité, névrosisme) pour analyser ces dynamiques.
Les résultats montrent que :
- L’amabilité, qui reflète la coopération et l’empathie, est associée à une polarisation moindre envers tous les groupes. Les usagers aimables sont moins prompts à juger négativement les autres.
- Le névrosisme, caractérisé par une tendance à l’anxiété et à la frustration, et à un attachement strict aux règles, peut exacerber les tensions, notamment envers les usagers perçus comme imprévisibles.
- L’extraversion et l’ouverture d’esprit favorisent une approche plus tolérante, bien que leurs effets varient selon les groupes.
Ces observations suggèrent, selon VIAS, que des interventions ciblées comme des campagnes de sensibilisation ou des formations axées sur l’empathie, pourraient contribuer à réduire les conflits.
Les solutions proposées par VIAS pour apaiser les tensions
Encourager la multi-modalité
Utiliser plusieurs modes de transport permet de mieux comprendre les contraintes et les défis spécifiques à chacun. Un automobiliste qui pratique occasionnellement le vélo, ou un cycliste qui conduit parfois une voiture, développe une vision plus nuancée des interactions routières. Et une moindre catégorisation (tous dans le même sac) des autres types d’usagers. Avec, à la clé, une diminution de l’intolérance inter-groupes et de la logique du « nous contre eux ».
Des campagnes de sensibilisation centrées sur les causes externes
Plutôt que de pointer du doigt les « défauts » des usagers, il pourrait être plus constructif d’expliquer que certains comportements sont souvent liés à des circonstances extérieures (météo, infrastructure, densité du trafic). Cette approche pourrait réduire les jugements hâtifs et favoriser une meilleure compréhension mutuelle entre usagers.
Adapter les messages de sécurité routière aux profils psychologiques
Par exemple, les usagers moins « aimables » pourraient bénéficier de campagnes mettant en avant l’empathie et la coopération, tandis que les usagers « névrosés » pourraient être sensibilisés à la gestion du stress au volant. Toutefois, à moins de profiler les usagers de façon très intrusive, on voit mal comment des messages pourraient être ciblés et personnalisés à ce point…
Renforcer les compétences sociales dans les formations
Intégrer des modules sur la gestion des conflits et le respect mutuel dans les formations au permis de conduire, les cours de vélo ou les sensibilisations aux nouveaux modes de déplacement (trottinettes, vélos électriques) pourrait améliorer les interactions sur la route.
Instaurer un suivi régulier des tensions
Mesurer périodiquement la polarisation affective entre usagers permettrait d’ajuster les politiques publiques en fonction de l’évolution des dynamiques routières. Un véritable observatoire à mettre sur pied donc.
Vers une route plus apaisée ?
Les tensions entre usagers de la route en Belgique sont une réalité, mais elles ne sont pas une fatalité. Les résultats de l’étude de VIAS montrent que ces conflits s’enracinent dans des mécanismes psychologiques et sociaux, comme l’identification à un groupe, les attributions internes et les traits de personnalité. Pourtant, des solutions existent pour atténuer les divisions.
Une des clés réside dans l’empathie et la compréhension mutuelle. En encourageant les usagers à adopter une vision plus nuancée des comportements routiers, en adaptant les messages de sécurité aux profils individuels et en promouvant une mobilité diversifiée, il serait possible de créer un climat routier plus serein.
Comme le souligne l’étude, « la route est un espace partagé, où chaque usager a sa place et ses contraintes ». C’est en reconnaissant cette interdépendance que les tensions pourront se réduire, au bénéfice de la sécurité et du bien-être de tous.