Ce que la sécurité routière doit à Ralph Nader
Ce que la sécurité routière doit à Ralph Nader
Les constructeurs automobiles, préoccupés par la sécurité de leurs acheteurs ? Avant 1965, c’était loin d’être le cas. C’est le livre d’un jeune avocat qui parviendra a éveiller les consciences jusqu’à faire modifier la législation américaine pour imposer aux constructeurs des normes de sécurité plus strictes. Aujourd’hui encore, la sécurité routière semble devoir davantage compter sur une législation forte que sur la bonne volonté des constructeurs.
Diplômé d’Harvard puis de Princeton, l’avocat Ralph Nader se fait connaître en 1965 en publiant un livre intitulé Unsafe at any speed (Dangereuse, quelle que soit la vitesse »[1]), une critique de l’industrie automobile américaine de l’époque.
L’avocat de 31 ans y affirme que les grandes compagnies automobiles américaines tiennent trop peu compte des effets dévastateurs de la voiture sur la sécurité des citoyens, bien qu’elles en connaissent les causes. Il dénonce l’attitude irresponsable des « Big Three » (les trois grands constructeurs automobiles de l’époque que sont General Motor (GM), Ford et Chrysler) qui préfèrent investir dans la puissance des moteurs et la glorification de l’image automobile pour pousser les ventes que dans la sécurité. Obsolescence programmée, ornement dangereux, pollution extrême… À une époque où la voiture cause plus de 40 000 morts par an sur les routes américaines, le livre connaît un énorme succès.
Or, à cette période, les Big Three détiennent la quasi-totalité du marché américain. GM s’inquiète donc de l’impact de ce best-seller et de l’influence que ces révélations pourraient avoir sur le législateur américain. Le constructeur essayera d’abord d’acheter le silence de Ralph Nader, puis engagera des détectives privés chargés de ternir l’image de marque du jeune avocat, allant jusqu’à tenter de le piéger avec des jeunes femmes chargées de ternir sa réputation. Une véritable histoire américaine. Mais Ralph Nader ne tombe dans aucun de ces pièges et attaque GM en justice.
« Depuis plus d’un demi-siècle, l’automobile a apporté la mort, des blessures et la plus incommensurable douleur et privation à des millions de personnes. » Ralph Nader, en 1965
Les Big Three avaient raison de s’inquiéter. Dix mois après la publication du livre, le Président Lyndon B. Johnson signe le « National Traffic and Motor Vehicle Safety Act » : une loi nationale sur la sécurité de la circulation et des véhicules automobiles est signée et une agence fédérale chargée d’établir et de faire respecter les normes de sécurité automobile est mise sur pied. En 1970, Ralph Nader reçoit des excuses de GM, ainsi que 425 000 $ de dommages et intérêts[2] qu’il verse à une fondation pour la sécurité routière.
Au crépuscule des 30 glorieuses, cette affaire dévoila le vrai visage du capitalisme jusqu’alors plein de promesses : celui d’une course au profit aveugle, sans considération pour la vie ni pour la santé de ses propres consommateurs. Unsafe at any speed a bouleversé en profondeur les règles du jeu. Les gouvernements ont dû admettre que s’ils ne fixaient pas eux-mêmes des règles strictes en matière de sécurité, personne d’autre ne le ferait[3].
Si la sécurité des occupants des véhicules s’est nettement améliorée depuis, les constructeurs automobiles continuent de rechigner à se préoccuper de celles des piétons et des cyclistes. Diminuer la taille, le poids et la puissance des voitures fait pourtant partie des solutions simples qui amélioreraient la sécurité de tous. Diverses avancées technologiques comme un limitateur de vitesse automatique créant une résistance sur la pédale d’accélération, ou une caméra de détection piétons-vélo couplée à un système de freinage automatique, pourraient également être implémentées sur chaque véhicule. À moins de contraintes légales, cela ne sera jamais le cas car, aujourd’hui comme hier, l’objectif premier des constructeurs reste de maximiser leurs profits, et pas de rendre nos routes plus sûres.
Cet article est tiré du Mag Avello d’avril 2026.
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[1] Ces voitures qui tuent dans sa version traduite en français par Anne-Marie Suppo et Anne de Pérignon (Flammarion, 1966).
[2] Équivalent actuel de 3,5 millions $ actuels d’après le calculateur d’inflation www.minneapolisfed.org. Un montant historique.
[3] Apparition de la ceinture de sécurité, de l’appuie-tête, du pare-brise résistant aux chocs. Les décès sur les routes ont ensuite diminué de façon spectaculaire.