Dévoiturons notre vocabulaire

Dévoiturons notre vocabulaire

16 octobre 2026 · Sophie Vermeyen

Vocabulaire mobilite - voyage

Maria Cristina Caimotto enseigne à l’Université de Turin, elle est linguiste et traductrice. Elle a décortiqué les discours en faveur du vélo pour comprendre comment ils remettent en cause – mais reflètent aussi parfois – les idéologies centrées sur la voiture. Tentons de transposer sa réflexion dans la langue de Stromae.

Fermez les yeux et pensez aux expressions « mobilité active », « transports verts » ou « voyage bas-carbone ». Que voyez-vous ? Des vélos, bien sûr, mais aussi des trains, des bus et quelques belles randonnées en pleine nature.

Même exercice, à présent, mais en ne gardant que le premier mot de chaque expression : « mobilité », « transports », « voyage ». Cette fois-ci, vous visualisez sans doute de grands échangeurs autoroutiers, les porte-conteneurs du port d’Anvers, des avions qui strient le ciel et des vacances dans un pays lointain. (Si vous ne voyez toujours que des vélos, c’est votre expérience de cycliste du quotidien qui parle ; faites le test sur Google Image pour intégrer d’autres points de vue.)

Enfin, ne gardez que les adjectifs. Que vous inspirent les termes « active », « verts », « bas-carbone » ? Une personne qui court ? Un vague logo vert reprenant, au choix, une feuille d’arbre, la planète ou des flèches ? Pas facile…

Le jour où la mobilité active sera aussi redondante que l’eau mouillée

Selon les linguistes, les noms principaux décrivent la norme, la manière dominante de penser et de se comporter. Les compléments du nom, quant à eux, nuancent cette norme : la « mobilité durable » est différente de la « mobilité », elle est même implicitement présentée comme préférable et supérieure. Néanmoins, la nécessité même de distinguer l’une de l’autre renforce l’idée selon laquelle les déplacements en avion ou en voiture constituent la norme.

Les métaphores aussi révèlent – ou construisent ? – nos points de vue. Quand on parle de « flux de circulation », « goulot d’étranglement », « embouteillage » ou « artères routières », on considère la circulation comme un fluide. Dès lors, puisque la stagnation et les caillots sanguins sont néfastes, on juge tout ce qui entrave le flux de circulation comme néfaste.

Changer de vocabulaire pour changer de perspective

Pour remettre en question le paradigme dominant en matière de transport, nous dit Maria Cristina Caimotto, il faut interroger notre langage, reformuler nos métaphores et inventer de nouveaux récits porteurs.

Il faut par exemple présenter les déplacements en voiture comme un choix parmi d’autres, et non comme l’évidence. Nommons les choses : parlons de « voies réservées aux voitures », de « mobilité désagréable », de « trajets domicile-travail néfastes pour la santé » et de « dépendance à la voiture ». Rebaptisons la « journée sans voiture » en « journée rues ouvertes » ou « journée rues vivantes » !

L’exercice est toutefois à manier avec finesse et un retour de flamme est vite arrivé. Les « quartiers apaisés » du plan de mobilité bruxellois Good Move laissaient présager le meilleur pourtant ils ont suscité une violente opposition, et l’expression « écologie punitive » constitue à elle seule un beau cas d’école…

 

Pour aller plus loin (en anglais)

Credit Photo : Velo City

Maria Cristina Caimotto a participé à l’élaboration d’un guide reprenant neuf typologies de rues pour la mobilité active. Chaque typologie comprend des études de cas, des conseils pratiques et des conseils de communication : astuces rédactionnelles, termes à éviter, propositions alternatives…

www.just-streets.eu/active-mobility-guidebook